De nouveau je prends ma plume pour vous donner quelques nouvelles de notre centre, cependant mon espoir est que vous vous portiez bien, que vous êtes en bonne santé ainsi que vos familles. Je me trouve en confinement depuis plus de deux mois avec nos 42 enfants, 6 patients et 20 employés. Mais revenons donc au début.

Aziz et moi sommes revenus de Suisse le 27 janvier et nous avions pensés rester jusqu’à fin mars. Marie Odile est encore restée deux semaines avec nous, et c’est après son départ que nous avons commencé à entendre parler du Coronavirus en C.I. J’ai supplié Aziz de rentrer à Genève, vu son âge et la fragilité de ses poumons. Il a finalement accepté, mais il était très soucieux de me laisser et de ne rien savoir de l’avenir.

Moi, je n’avais pas le temps de penser. Il fallait agir et vite, ça je le savais ! D’après mes expériences du passé, la guerre et les différents coups d’états, je devais faire très vite des réserves de tout genre. Surtout du matériel médical pour protéger mes employés. J’ai donc pu acheter plusieurs milliers de masques de protection, ainsi que des gants, des charlottes et des sur-blouses. J’ai eu raison, au bout de dix jours toutes les réserves d’Abidjan étaient en rupture.
Employees 1 Homepage

Notre personnel est bien équipé

Ensuite il fallait acheter du lait pour les bébés, les médicaments pour mes milliers de patients souffrant du VIH ainsi que les médicaments vitaux pour nos enfants à l’orphelinat – tout ça pour ou moins trois mois, le temps qu’il me paraissait indispensable pour le confinement. Un stock de farine de soja, des couches pour nos patients hospitalisés ainsi que pour nos enfants de l’orphelinat, du carburant pour les groupes électrogènes, de l’eau puis aller à la banque retirer de l’argent. Ensuite il fallait des vivres que l’on peut stocker, qui ne périmeraient pas. Du coup mon salon était plein de réserves de couches, de riz, de l’huile, du poisson séché etc.

Après, il me fallait du personnel qui accepterait de rester avec nous en quarantaine, des nounous, techniciennes de surface, cuisinières, personnels soignants. Là aussi j’ai eu la chance d’avoir vingt personnes qui étaient disponibles pour rester avec moi au moins pour trois mois. D’autre part, organiser un transport privé pour notre personnel qui allait continuer de travailler au dispensaire, car jamais nous n’avons songé à le fermer. Ce que je ne voulais surtout pas, c’est que les employés se rendent à leur travail dans des bus complètement surchargés où aucune distance ne peut être respectée. Les trois chauffeurs partaient très tôt après le couvre-feu pour les ramener, comme un bus scolaire.

Nous avons reçu l’ordre du gouvernement de confiner les personnes âgées et nos enfants vulnérables, souffrant de maladies chroniques. Au dispensaire, nous avons demandé à nos employés infectés du VIH et d’autres maladies chroniques de rester à la maison, mais nous leur avons fait la promesse de ne pas les pénaliser sur leur salaire. Nous avons réduit un peu les horaires de travail et le nombre de consultations. Mais nous ne pouvions pas pénaliser nos enfants et bébés malnutries ou les mamans qui avaient besoin de notre aide pour payer leur loyer et de leur subvention de nourriture, surtout que les vivres avaient triplés de prix. Les mesures drastiques de sécurité - eau, savon, distance et masques, que nous avions fait coudre chez un petit tailleur - étaient surveillées par deux vigiles. Notre personnel nous était immensément reconnaissant de la considération que nous leurs accordions. Car dans les hôpitaux publics il n’y a pas eu de matériel de protection pendant plusieurs semaines.

Le 16 mars nous avons commencé le confinement, en même temps que le gouvernement a déclaré l’état d’urgence. Les couvre-feux la nuit, la fermeture des écoles et l’isolation du grand Abidjan, la fermeture des frontières et les arrêts des avions. Moi-même je suis restée jusqu’au premier avril au bureau et ensuite je me suis confinée dans notre maison. Le travail s’est fait au jardin avec les masques et la distance, que nous devions avoir entre chaque personne. Je ne pouvais voir nos enfants et patients qu’à travers les fenêtres et depuis le haut de ma terrasse. Mais il le fallait, je le devais pour tous nous protéger. Notre pédagogue Valérie a concocté un magnifique programme journalier pour les enfants entre travaux ménager, travail de documentation, étude, devoirs, sport et amusement. Je les voyais heureux, épanouis et surtout en sécurité, ce qui me faisait chaud au cœur.

Village d’accueil Ayobâ l’Espoir
Je voudrais vous parler de mon projet de cœur – le village d’accueil « Ayobâ l’Espoir », qui veut dire « un grand bonjour l’espoir ». Nous avons pu acheter en septembre 2019 un terrain de 2500 m2 qui jouxte le nôtre. Une décharge à ordure avec des dizaines de vieux palmiers. Je voulais réaliser ce qui me tenait tellement à cœur depuis des années. Un village d’accueil pour personnes âgées, souffrant d’une maladie chronique ou handicapées. Beaucoup de ces personnes vivent à Odoss, souffrant de diabète, amputés, aveugles, des enfants avec une hydrocéphalies et leurs mamans accusées de sorcellerie, des paraplégiques. Ils vivent tous dans ce bidonville sur une natte parterre, aidé seulement par la bonne grâce de leurs voisins pauvres eux aussi, pour leur donner au moins une assiette de riz par jour. Inimaginable, oh combien leur dignité est bafouée.
Premiers habitants Homepage       Gemeinschaftsküche Homepage

Les premiers habitants                                                                                                           La cuisine africaine

Aziz a pris le taureau par les cornes et a commencé à construire, avec les mêmes travailleurs que ceux qui nous ont construit nos centres ici à Bassam. Et depuis qu’il est parti il a fait un travail sensationnel par « Whatsapp ». Et au jour où je vous écris le village est prêt. Treize cases de l’Oncle Tom, une cuisine africaine, six toilettes, six douches, une petite chapelle, une petite mosquée et un poulailler. Calme, tranquille, serein – un endroit d’une grande paix et de fraternité était né. Les personnes âgées allaient garder les enfants des mamans qui partaient faire leurs marchés, tout le monde allait s’entre aider. Tout est prêt, malheureusement pour l’instant le virus nous empêche de faire venir les pauvres qui attendent.

Mais il fallait que ce soit comme ça. Subitement, le gouvernement obligeait les grands élèves qui sont dans des classes d’examen de retourner à l’école dès le 25 mai. Tous les restaurants, magasins sont ouverts, le couvre-feu levé et la vie reprend son court. TÔT, trop tôt, mais le désastre économique tue les gens de faim plus que le virus qui est moins virulent qu’ailleurs dans le monde.
Nous avons donc décidé d’évacuer nos six élèves de l’orphelinat vers le village sous la surveillance de la famille d’Hervé et Joëlle et leurs enfants, que nous connaissons depuis deux ans et à qui nous allons confier la garde de ce village. Nous ne pouvions pas laisser nos grands, qui doivent sortir du confinement tous les jours, avec les trente-six autres enfants et le personnel. Ça aurait été un trop grand risque. Ils ont en plus tout le temps pour les révisions, et le calme leur fera le plus grand bien. Etant donné qu’ils ont manqué les cours pendant deux mois, ils feront leurs BAC en juillet.
Déménagement au Village Homepage        Ayoba 31.05.20 Homepage 2

Quelques enfants ont aidé les grands à s'installer dans le village Ayobâ - ils portaient tous des masques, d'une part parce qu'il y avait un
gardien et quelques autres travailleurs sur les lieux, d'autre part nous voulons vraiment que les enfants s'habituent à porter des masques.

Chères donatrices, chers donateurs, je vous suis infiniment reconnaissante pour votre aide et votre bienveillance. Merci de nous faire confiance, merci de nous apporter votre aide, merci de votre amour pour notre cause. Que Dieu vous bénisse. Recevez mes salutations les plus respectueuses.

Sincèrement votre
 
Lotti Latrous